Les glissements de sens dans “Panégyrique” de Debord (première partie)

Panégyrique constitue les Mémoires de Debord & montre la volonté de l’auteur de les présenter comme une apologie personnelle.

Le genre des Mémoires apparaît en France, dans la haute noblesse, sous les règnes de Henri IV et de Louis XIII (de 1562 à 1643). Ces textes décrivent « le décompte en hauts faits, en services rendus, de ce qui a été sacrifié au Roi, dans un contexte de justice exacte » ; ils constituent un « dossier préparé devant le tribunal de la postérité », à travers « la balance des échanges entre les grandes familles et la dynastie régnante. ». Le précurseur de ce type d’écrits est le seigneur de Montluc (1502-1577), dont les Commentaires sont une « réponse à l’ingratitude de la cour » ; il y défend son honneur et sa mémoire « afin que mon nom ne se perde ny de tant vaillans hommes que j’ay veu bien faire, car les historiens n’escrivent qu’à l’honneur des roys et des princes. Combien de braves soldats et gentilshommes ay-je nommé icy dedans, desquels ces gens ne parlent du tout, non plus que s’ils eussent jamais esté ! »

« Les Commentaires s’achèveront sur un bouleversement appel à Dieu et aux morts pour qu’ils témoignent avec Montluc de la vérité dont son écrit est porteur, vérité qui se dressera à jamais en faux contre les silences et les mensonges des historiens stipendiés par les Cours. » Ainsi, un seigneur oppose « sa vérité de héros réel aux comptes truqués des historiographes royaux » par le mémoire des « dettes et des créances qui soutient son orgueil militaire face au trône. »

Antoine Furetière (1619-1688), dans son Essai d’un dictionnaire universel, donne ces définitions du terme mémoire : au sens moral, “faculté de se souvenir, et aussi image que la postérité garde d’un grand homme” ; et au sens concret, “écrit sommaire que l’on donne à quelqu’un pour le faire souvenir de quelque chose (dans les domaines juridique, politique et financier).” Les mémoires, avec une minuscule, sont des “rapports écrits sur des points précis, qui étayent l’œuvre ou l’acte qu’ils préparent, mais destinés à disparaître derrière l’œuvre ou l’acte” : ce sont des documents destinés à rester dans les archives.

Les Mémoires, avec une majuscule, sont des « livres d’historiens écrits par ceux qui ont eu part aux affaires ou qui en ont été témoins oculaires, ou qui contiennent leur vie et leurs principales actions, ce qui répond à ce que les Latins appelaient Commentaires. » Les mémoires sont devenus Mémoires « grâce à la qualité de leurs rédacteurs, grâce à la dignité des faits dont des Princes, des Ducs et des Maréchaux font le récit. »

Si « de grands seigneurs, des généraux d’armée prennent la plume », alors que le nom d’auteur est un signe affamant, c’est pour s’opposer à la toute-puissance de l’historiographie royale. L’Histoire est, au XVIIe siècle, « le genre le plus noble parmi les genres en prose, mais c’est un genre fantôme », dont l’idéal dépasse une réalité beaucoup plus pauvre.

L’écriture d’une histoire idéale est impossible « dans un pays aussi profondément divisé, dont les querelles présentes se nourrissent du souvenir de celles du passé », et dont l’atmosphère est au “dramatisme politique” permanent. Ainsi, les Mémoires vont constituer les « ébauches encore imparfaites d’une Histoire idéale qui reste à écrire », où la « monarchie est partie, et non juge », de ce fait « la plus dangereuse, parce que la plus puissante, et la mieux armée pour imposer à la postérité sa vérité particulière. »

Ce que recherche l’aristocratie, à travers la rédaction de ses Mémoires, c’est l’absence de « médiations entre le lecteur et les documents authentiques » qu’elle trouve dans ses archives (ordres, lettres, patentes et brevets) ; elle veut « persuader le lecteur qu’il est l’historien qui achèvera mentalement, par le jugement qu’il rendra, le dossier qu’elle lui présente. »

Ces Mémoires protestataires, dont l’existence même compromet « la validité d’une Histoire tout entière dominée par le mythe royal », sont potentiellement dangereux pour la monarchie (surtout ceux écrits après les troubles de la Fronde) : ils sont publiés à l’étranger ou après la mort de Louis XIV (par exemple, les Mémoires de Retz sont publiés en 1715, ceux de Motteville en 1723, tous les deux à Amsterdam).

Mais la monarchie absolue a raison de ce genre contestataire de son pouvoir. Le topos proprement aristocratique du champ de bataille et de son sang versé se déplace vers « la vie mondaine et la vie de Cour, le commerce du monde. » La veine des Mémoires de la grande noblesse guerrière fière de ses droits disparaît.

« Les mémorialistes élaborent une représentation [du monde] en diptyque », entre d’un côté la domination, représentée au XVIIe siècle « sous la forme d’un réseau changeant de liens et d’alliances, qui ne comporte que des complices, […] une vie de cour peinte comme lieu de cabales et d’intrigues. » ; de l’autre, le mémorialiste, qui au XVIIe siècle s’affirmait contre cette Cour, ses goûts et ses pratiques, et qui s’oppose à cette domination.

La domination au XXe siècle, comme nouvelle « forme de supériorité sociale » (25), n’est plus la Cour, mais le Spectacle. Celui-ci est caractérisé par « la production économique présente, et la puissance de communication dont elle s’est armée. » (53). Il est la valeur d’échange se développant pour elle-même. Le Spectacle est le développement absolu de la société économique, son stade ultime. Il est aussi sous le contrôle des mêmes individus : « pour la première fois, les mêmes ont été maîtres de tout ce que l’on fait, et de tout ce que l’on en dit » (82).

Debord insiste sur la spécificité de la société spectaculaire, croit que « l’époque présente est très peu comparable avec le passé. » (18). Il ironise sur l’hypothétique progrès d’un temps où « beaucoup de nouveaux métiers [sont] […] créés à grands frais à seule fin de montrer quelle beauté [a] pu atteindre depuis peu la société » (61). Le Spectacle ne demande, comme développement quantitatif des choses, que des hommes capables de le servir, des « techniciens » (66). Ceux qui n’ont pas l’aptitude à ce genre de travail doivent obéir aux « malheureuses lois » de l’époque. Le Spectacle conjugue développement économique et décadence sociale.

Celle-ci se manifeste sous de nombreuses formes, que l’auteur recouvre de la formule « les plaisirs de l’existence » (82). On peut y placer des thèmes écologiques : la nourriture, l’air, l’eau. L’auteur pense que beaucoup « de choses ont été changées, dans la surprenante vitesse des catastrophes » (15). Tous les objets de la vie humaine auraient été pollués par la raison économique, jusqu’à l’homme lui-même. Il n’est pas le citoyen satisfait d’une République démocratique, mais « l’honnête esclave » (83) du nouvel « empire de la servitude » (84).

La domination sociale du XXe siècle est donc le Spectacle, « l’auto-portrait du pouvoir à l’époque de sa gestion totalitaire des conditions d’existence. » Il est l’investissement économique de toutes les catégories de l’existence humaine. Il est la soumission de l’homme à son propre développement.

Le mémorialiste Debord, lui, s’affirme contre cette société. Il n’a « jamais cru aux valeurs reçues par [ses] contemporains » (16). Il ne veut pas connaître les « discours trompeurs » (17) du Spectacle. Il n’a, par rapport à l’aristocrate mémorialiste, aucun orgueil a soutenir, de quelque nature qu’il soit, devant la société. Il s’est « choisi comme centre du monde » (17), c’est-à-dire seul capable à décider de ses choix, de ses goûts et de ses jugements. Étranger à toute activité qui entrerait dans le cadre spectaculaire, il n’a bien sûr pas « penser à étudier une seule des savantes qualifications qui conduisent à occuper des emplois » (24) dans cette société.

Il se définit au contraire à l’opposé de tout ce qui est accepté dans le Spectacle : il note « n’avoir jamais accordé que très peu d’attention aux questions d’argent, et absolument aucune place à l’ambition d’occuper quelque brillante fonction » (25). Il ne peut donc que mépriser les « appréciations […] et les réputations » (39) que le Spectacle décerne. Son attitude radicale ressort aussi de sa continuité absolue ; il affirme, au moment de l’écriture de Panégyrique, que ses « goûts et [ses] idées n’ont pas changé » (31) quant à la société.

La représentation du monde en diptyque, entre d’un côté la société spectaculaire, de l’autre Debord, est présente dans tous les chapitres du livre. Elle est la marque continue, dans un livre qui se veut aussi le récit de la vie de l’auteur, de la séparation intransigeante qu’il a voulue établir entre lui et la société de son temps.

Panégyrique reprend aussi l’argument aristocratique du retrait du monde du mémorialiste. Son lieu d’écriture ainsi défini en marge lui permet d’affirmer sa différence et sa liberté par rapport aux hommes demeurés dans la société.

À la « mise en scène du désordre du monde » qu’est le portrait du Spectacle, Panégyrique oppose la situation marginale de l’auteur. Les Mémoires sont écrits par des exclus qui « envisagent une société avec laquelle ils ont rompu » : ils peuvent affirmer leur liberté de plume par rapport à « ceux qui sont restés dans le monde. » La séparation du mémorialiste d’avec son époque lui permet de tout dire.

Ainsi, Debord n’est « arrêté par aucun […] empêchement » (13-14) : il note savoir écrire, n’être pas « retenu par des intérêts ou des ambitions plus actuels » (13), ne pas avoir peur, et ne pas « s’embarrasser du souci de ménager sa propre réputation » (13).

Cette situation marginale lui permet d’affirmer sa différence et sa liberté, dans sa vie et dans le récit de celle-ci. Il peut donc raconter ce qu’il « a fait et ce [qu’il] a connu, ses passions dominantes » (17). Il donne ainsi à la société à laquelle il parle, par la mention de ses « conversations et [de ses] fêtes, et [de ses] rencontres, et [de ses] passions tenaces » (56), « le spectacle [sic] d’une transgression heureuse. »

Cette situation d’énonciation correspond paradoxalement à un lieu valorisé dans la société, la capitale de son pays. Debord magnifie la ville de Paris, où il a habité « durant la plus grande part de [son] temps » (49-50). Il délimite même le périmètre exact de ses activités, situé « précisément à l’intérieur d’un triangle défini par l’intersection de la rue Saint-Jacques et de la rue Royer-Collard ; celle de la rue Saint-Martin et de la rue Greneta ; celle de la rue du Bac et de la rue de Commailles » (50).

Cet amour de Paris lui est un moyen de mettre en avant son attitude d’honnête homme pendant « les répugnantes “années soixante-dix” » (52). La capitale aurait en effet été transformée, sous le gouvernement Pompidou, par exemple autour des quais de la Seine, pour permettre une plus libre circulation des véhicules. On peut supposer que Debord considère cette nouvelle trouée l’égale de celle opérée par le préfet Haussmann au XIXe siècle, dans le but d’améliorer le contrôle répressif.

Mais Debord a quitté Paris au moment de ce qu’il a jugé être son « abaissement » (53). Il a ainsi renforcé sa position marginale et radicale contre « l’opinion de ceux qui condamnent quelque chose, et n’ont pas fait tout ce qu’il fallait pour l’anéantir » (53). Il peut alors décrire cette manière de vivre noblement comme la défense de sa qualité et de sa dignité.

Parce que son excellence n’a pas été prouvée par la société de son temps, car il n’a « certes pas été bien vu par tout le monde » (54), et parce qu’il a connu la défaite et les blâmes, le mémorialiste doit « faire prévaloir le récit de son existence privée pour en affirmer la cohérence. »

Debord avance que « les traces [de son existence sont] exemplaires » (15). Il peut donc simplement noter « ce [qu’il a] aimé ; et tout le reste, à cette lumière, se montrera et se fera bien suffisamment comprendre » (15). Son récit peut dès lors aborder toutes les catégories auxquelles l’auteur s’est identifié pendant sa vie : la langue, la criminalité, l’alcoolisme, la subversion, la guerre…

Ces thèmes particuliers à l’auteur mettent en valeur la grandeur morale de sa conduite qui garantit la cohérence de sa vie. Son portrait est traversé de manière traditionnelle par la topique encomiastique ; il mentionne sa naissance, « en 1931» (23) ; il raconte l’histoire de ses débuts et son « éducation insouciante » (25) ; il rappelle aussi qu’il a eu le loisir de lire « plusieurs bons livres » (26) à cette occasion.

Il décrit ses qualités, ses penchants et ses passions précoces, et « l’obligation de suivre sans frein tous [ses] goûts » (27). On peut lire le récit de ses plaisirs transgressifs avec de « jeunes voyelles perdues » (37). Il rappelle aussi sa passion de boire, « acquise vite » (41).

Le récit d’une vie passe de surcroît par la mention d’une toponymie précise. Les noms de villes inscrivent dans le texte une mythologie des lieux ; ils sont en même temps la garantie de vérité du récit, sa réalité avouée.

Debord peut ainsi rappeler les pays et les villes où il a habité : Paris, jusqu’au début des années soixante-dix, et au moins à partir du « milieu de l’hiver de 1988 » (59) ; mais aussi l’Italie et l’Espagne, surtout Florence et Séville. Ces pays ont été les lieux où il a recherché en plus « quelques dangereuses rencontres » (54).

Il a aussi habité, à l’opposé du cadre urbain, « une Auvergne désertée »(56), un lieu de retraite, d’« isolement » et d’« impressionnante solitude » (59). Il note lui-même la complétude de son être : il est un « homme des rues et des villes »(59) mais qui a été capable aussi d’apprécier « le charme et l’harmonie »(59) d’un lieu désert.

Ces noms de lieux élaborent dans Panégyrique une véritable mythologie & garantissent en outre la vérité de ce que le texte énonce.

Il est cependant important pour la stratégie du discours que toute sa vie n’apparaisse pas : celle-ci doit être projetée au-delà de Panégyrique. Mais ces quelques éléments ont aussi pour fonction de délimiter un espace protégé et cohérent, opposable à la supposée débâcle de la société spectaculaire.

Si le mémorialiste se fait “historien de lui-même”, il est aussi un historien de son temps. Et Debord, en rédigeant ses Mémoires, se « persuade que les grandes lignes de l’histoire de [son] temps en ressortiront plus clairement » (14).

Les Mémoires mettent en scène un « sujet d’élection […] dans les périodes de troubles politiques, [et] telles que les a vécues un rebelle malheureux » (par exemple le Cardinal de Retz au moment de la Fronde, ou Chateaubriand pendant la monarchie de Juillet). Ainsi, Debord rappelle au début de son texte que « toute [sa] vie, [il n’a] vu que des temps troublés, d’extrêmes déchirements dans la société, et d’immenses destructions », et qu’il a « pris part à ces troubles » (11).

S’il peut écrire l’histoire de son époque, c’est parce que lui-même y a participé en tant qu’acteur, mais acteur du camp adverse. Il peut donc croire que le point de vue des historiens officiels ne lui sera pas favorable. Ses Mémoires vont lui donner l’occasion d’apporter la vérité sur plusieurs de ses « actes ou de ses raisonnements [qui] […] peuvent avoir été mal compris » (11-12).

Le mémorialiste Debord se propose de faire connaître à l’avenir des faits restés cachés, ou négligés par les historiens, de rappeler « ces temps [qui] sont passés » (13). Il revendique son statut d’historien en fonction de ses grandes connaissances théoriques et pratiques : il considère en effet avoir « assez bien connu le monde ; son histoire et sa géographie » (49).

Il rappelle aussi, comme pour mieux situer sa propre histoire et sa propre géographie, les « guerres récentes » (33) sur le continent européen.

Ses Mémoires raconteraient donc l’histoire de son temps, parce qu’ils seraient le témoignage véridique d’un de ses acteurs privilégiés. L’auteur revendique en effet ce privilège d’historien car il dit être le seul capable d’écrire la guerre de subversion de son temps.

Si Debord feint de vouloir faire croire que ses Mémoires seront aussi un portrait de son époque, c’est parce qu’ils relatent une guerre particulière : « entre la tendance générale de la domination sociale […] et ce qui malgré tout a pu venir la perturber » (85). Debord propose en effet l’Histoire de la guerre de subversion qu’il a menée contre la société.

Il a mené cette guerre d’abord théoriquement, en s’employant « uniquement à faire [des] démonstrations historiques » (29) sur la destruction d’une époque. Mai 1968 a été le mois de déploiement pratique de ses conceptions stratégiques de lutte historique. Et ses Mémoires sont aussi un éclaircissement de la « grave responsabilité [qu’on lui a] souvent attribuée dans les origines, ou même dans le commandement » (35) de cette révolte.

Il pense être « presque seul à […] connaître des côtés assez importants » (13) de ce soulèvement : cet argument renforce son désir de paraître l’unique acteur capable de raconter cette guerre. Celle-ci a pu créer des moments dont Debord pense que les historiens officiels oublieront de relever, ou qu’ils tiendront cachés. Pour lui, seul un acteur du camp subversif vaincu, honnête et capable de raconter, peut relater les événements de mai 1968.

Il justifie cette position en rappelant l’exemple grec de l’histoire de la Guerre du Péloponnèse, écrite par Thucydide d’Athènes (22). Cette histoire est connue pour son exactitude absolue de documentation, et pour la probité dans la manière de relater les faits. Elle est aussi écrite, impartialement, par un vaincu de cette guerre.

Debord rappelle ainsi qu’aucun « autre témoin » n’a pu venir contester ce que Thucydide avait écrit de cette guerre, en apportant « quelque différente interprétation des événements » (22). Il revendique donc pour lui-même le statut de l’historien grec. Son histoire de la subversion sera racontée par un vaincu qui sait écrire, et en plus de manière impartiale.

Il dit être certain que « personne n’aura l’audace » de « soutenir un autre point de vue » (22-23) sur les faits qu’il rapporte.

L’historien Debord se met donc en scène comme le seul acteur de la guerre de subversion de son époque capable de la raconter. Son point de vue prévaudrait pour le récit impartial des événements.

Les chiffres entre parenthèses renvoient aux pages de l’édition Gallimard publiée en 1993.

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