Flaubert et le souvenir de la mort d’Emma

“Charles et sa mère restèrent le soir, malgré leur fatigue, fort longtemps à causer ensemble. Ils parlèrent des jours d’autrefois et de l’avenir. Elle viendrait habiter Yonville, elle tiendrait son ménage, ils ne se quitteraient plus. Elle fut ingénieuse et caressante, se réjouissant intérieurement à ressaisir une affection qui depuis tant d’années lui échappait. Minuit sonna. Le village, comme d’habitude, était silencieux, et Charles, éveillé, pensait toujours à elle.”

Ce dernier « elle » ne présente aucun antécédent auquel le relier. Il s’agit au regard de la stricte grammaire d’une faute — les « elle » qui précèdent désignent clairement la mère de Charles. Mais Flaubert est un génie en ce que cette absence d’antécédent creuse dans le texte l’absence d’Emma et fait sentir au lecteur sa disparition — voilà l’explication des impressions parfois inconscientes créées par les textes littéraires et leur puissance aveuglante.

Un autre exemple se trouve dans un autre roman de Flaubert, L’Éducation Sentimentale. Quand Frédéric Moreau découvre Mme Arnoux, aucun antécédent ne relie les « elle » successifs de son arrivée : le lecteur partage là aussi avec le personnage l’apparition de l’amour de Frédéric.

Flaubert use de manière parcimonieuse de cette caractéristique de la langue française, les plaçant à des moments stratégiques de ses textes. Faulkner et Mario Vargas Llosa en feront un usage plus massif, peut-être moins fin.

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