Debord et la subversion de la langue

Dans ses Commentaires sur la société du spectacle, Debord écrit : « Le pouvoir est devenu si mystérieux qu’après l’affaire des ventes illégales d’armes à l’Iran par la présidence des États-Unis, on a pu se demander qui commandait vraiment aux États-Unis, la plus forte puissance du monde dit démocratique ? Et donc qui diable peut commander le monde démocratique ? » Le morphème « aux », dont le sens selon la grammaire traditionnelle doit être bien fixé, est ici flottant : il s’agit à la fois d’une préposition et en ce cas désigne un groupe aux États-Unis, Reagan et ses conseillers, manœuvrant pour vendre des armes à l’Iran, et d’un article amalgamé, désignant de l’extérieur ce même pays dirigé par des ayatollahs. Les deux lectures éclairent le sens du passage : quelle forces, aux États-Unis et à l’étranger, peuvent décider d’élections démocratiques dans un pays libre ? L’expression « qui diable » renvoie de manière ironique aux appellations réciproques de l’époque : Washington voyait dans l’Iran le “Mal” et Téhéran pointait “le grand Satan” américain. Les conflits de surface masquaient ainsi des relations politiques inavouables en profondeur. D’où la manière implicite de Debord de les évoquer comme une chose impossible, en forçant la langue.

La Préface à la quatrième édition italienne de « La Société du spectacle«  se conclut ainsi : « Les jours de cette société sont comptés ; ses raisons et ses mérites ont été pesés, et trouvés légers ; ses habitants se sont divisés en deux partis, dont l’un veut qu’elle disparaisse. » La répétition du son [e] simule le consensus des habitants de la péninsule italienne, mais le son disparaît à la fin de la phrase, laissant apparaître une véritable disjonction sociale. Les « raisons » et les « mérites » peuvent rappeler Tacite, Annales, Livre I, Chapitre XLVIII (« en temps de paix, on tient compte des raisons et des mérites ; lorsque la guerre est déclarée, les innocents et les coupables tombent pareillement »). C’est enfin une variation sur le Mane, Thecel, Phares (« compté », « pesé », « divisé »)1 de la Bible, Daniel, V ; Isaïe, XXI, 5 : elle annonce la chute prochaine de Babylone devant les Perses, pendant une fête et des réjouissances dans la ville (voir Hérodote, L’Enquête, I, 191). Cette conclusion s’apparente donc à un appel à la guerre civile et la promesse d’une victoire des insurgés révolutionnaires.

(Commentaire paru dans Wikipédia avec quelques modifications).

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